![]() |
|
|||||
| Home | Contactez-nous | |||||
|
|
||||||
|
|
(article paru le 06/02/2002 dans la Libre Belgique) La
minorité belge oubliée
Dans la région d'Arlon, un petit groupe résiste encore et toujours à l'envahisseur francophone. A l'heure où le débat est brûlant sur le terrain politique, les milliers de Belges parlant le luxembourgeois aimeraient voir leurs droits culturels reconnus. Enfin... RÉCIT Asterix et Obelix ne sont pas morts. Aux confins du pays, dans la région d'Arlon, un petit groupe résiste encore et toujours à l'envahisseur francophone. Sans excès, ni extrémisme. Mais avec un amour insoupçonné de son identité. Et à l'heure où le débat politique belgo-belge devient brûlant au sujet des minorités linguistiques, ce petit groupe entend faire réentendre sa voix. `Nous, dans cette région frontalière avec le Grand-Duché, nous n'avons pas de grand bâtiment symbolique ni de cathédrale´, sourit Albert Conter, porte-parole de la minorité luxembourgeophone. `Notre seule richesse, notre véritable patrimoine, c'est notre langue: le luxembourgeois.´
EN QUÊTE DE RECONNAISSANCE CULTURELLE Voici un quart de siècle, au lendemain de la fusion des communes en mars 1976, la communauté luxembourgeophone de Belgique a créé une association - Arelerland a Sprooch - dont Albert Conter est aujourd'hui le président. `Le premier objectif consistait à décomplexer les gens, leur permettre de retrouver le plaisir de parler le luxembourgeois´ Explique-t-il. `Depuis, nous n'avons eu cesse de réclamer un statut de minorité linguistique, une reconnaissance culturelle. En vain... Et aujourd'hui, alors que le débat refait surface, tout se focalise sur les francophones de la périphérie bruxelloise. Moi, je suis convaincu que les deux principales Communautés du pays vont s'arranger pour ne reconnaître aucune minorité. Mais alors, ils se heurteront à notre os.´ Le président d'`Arelerland a Sprooch´ a récemment rencontré - en France... - Lili Nabholz-Haidegger, envoyée spéciale du Conseil de l'Europe qui est chargé de dresser un état des lieux des minorités en Belgique. `Elle ignorait notre existence´, regrette-t-il. `Cela prouve qu'on ne l'avait pas informée à notre sujet. Pourtant, une trentaine de mémoires universitaires ont été consacrés à notre région. Et nous sommes fort impliqués dans la défense des langues moins répandues au niveau européen.´ La rencontre, précise-t-il, s'est déroulée en allemand. Par son intermédiaire, `Arelerland a Sprooch´ a pris la peine de fournir au Conseil de l'Europe quantité de documents relatifs à cette minorité luxembourgeophone que l'on a tendance à oublier. Et que le seul député fédéral du cru, Josy Arens, bourgmestre d'Attert, devrait se charger de défendre ce mercredi en interpellant au Parlement le vice-premier ministre libéral Louis Michel, en charge des Réformes institutionnelles. Rapide fiche technique de cette minorité. Le luxembourgeois est parlé dans une série de communes correspondant globalement à l'arrondissement d'Arlon. Parmi celles-ci, on trouve notamment Attert, Martelange, Messancy ou Tintange. Le nombre de locuteurs? Il n'existe pas de chiffres officiels mais, selon les estimations de certaines études universitaires, ils seraient encore 15 à 22 000 à le pratiquer couramment. Au niveau fédéral belge, la langue luxembourgeoise n'existe officiellement pas. Seul l'exécutif de la Communauté française l'a timidement reconnue dans un décret de 1990 mettant en selle un conseil des langues régionales. `Le luxembourgeois est pourtant bien une langue, pas un vague jargon comme d'aucuns ont tendance à le présenter´, insiste Nicholas Bach. Membre du conseil d'administration de l'association Arelerland, ce poète a décroché de façon exceptionnelle un prix littéraire de la Communauté française pour un manuscrit rédigé en allemand. Il siège aussi au conseil des langues régionales endogènes. `Ce que l'on oublie, précise-t-il, c'est que nous avons le Grand-Duché dans le dos. Et notre histoire est riche... N'oublions pas que cette langue était celle de Clovis et de Charlemagne, et que l'allemand renvoie à la renaissance, à l'humanisme. Oui, nous avons toujours la nostalgie de l'époque où le bilinguisme était une richesse et nous ne voulons pas être gommés de la carte.´ Pour comprendre ce qui anime ce petit groupe de résistants, un petit flash back dans le temps s'impose. LE SYNDROME DES DEUX GUERRES MONDIALES Tout remonte à la partition du Luxembourg survenue au moment de l'indépendance belge et entérinée dans le traité du 19 avril 1839. La nouvelle ligne de partage crée un Grand-Duché homogène sur le plan linguistique, mais une province du Luxembourg divisée, dans les faits, entre une partie wallonne et une autre luxembourgeoise. Des considérations stratégiques expliquent partiellement cet état des choses, notamment la volonté française de neutraliser la zone et de soustraire au contrôle allemand la route stratégique allant de Longwy vers le nord en passant par Bastogne et Arlon. `La langue du peuple est restée pendant longtemps le luxembourgeois´ Explique Albert Conter. `Quant à la langue de culture, c'était l'allemand, et ce jusqu'au lendemain de la Première Guerre mondiale.´ Les deux conflits mondiaux auront une influence destructrice pour ces petits villages dopés à la potion magique luxembourgeoise. Au lendemain de 14/18, déjà, l'allemand est rejeté en tant que langue de l'ennemi. Peu à peu, surtout à Arlon, les autorités imposent le français en installant des rouages unilingues: facteurs, policiers, gardes forestiers... La Seconde Guerre mondiale et l'occupation allemande porteront le coup de grâce à ces populations germaniques. Au lendemain de 40/45, pratiquement plus personne n'ose revendiquer son amour de l'allemand. Un référendum organisé au lendemain de la guerre donne des chiffres éloquents: 80 pc des habitants disent pratiquer le français contre 20 pc l'allemand. Dix ans plus tôt, la proportion était parfaitement inverse. `Le luxembourgeois restera très vivant dans les villages jusqu'au début des années soixante´, se souvient Nicholas Bach. `Mais dès le moment où le français devient obligatoire à l'école maternelle, il devient la langue de la famille.´ L'INCIDENT DE STERPENICH ET UN COMBAT POLITIQUE Les membres de l'association `Arelerland a Sprooch´ n'hésitent pas à parler d' `aliénation culturelle´ . Dans un pays en voie de communautarisation, figé par les lois linguistiques de 1963, Asterix et Obelix n'ont plus droit de cité. Lors du débat préalable à la fixation de la frontière linguistique, le député Pierre Nothomb réclame des facilités linguistiques pour cette région. Sans suite. Dès sa naissance, l'ASBL Arelerland va dès lors organiser des cours de luxembourgeois avec les moyens du bord, inviter des troupes de théâtre venues du Grand-Duché, exercer du lobbying au niveau belge et européen... La lutte pour une reconnaissance de la langue est cependant permanente. Et difficile. En 1999, un incident à l'école de Sterpenich est couvert par l'ensemble de la presse nationale. Tout un symbole. Margot Vandersmissen, directrice, s'en souvient comme si c'était hier. `Lorsque j'ai été nommée, en 1966, il fallait être bilingue français-luxembourgeois. Pendant trente-cinq ans, j'ai parlé les deux langues à mes petits élèves. Puis, une inspectrice tatillonne a estimé que cela ne convenait plus. Elle l'a répété dans plusieurs rapports. Vu le succès de l'école, j'ai dû ouvrir une place pour un emploi mi-temps. Elle a remis un avis défavorable sur base des lois de 1963, prétextant que l'on parlait le luxembourgeois alors que c'est interdit. Le résultat, c'est que je n'avais plus de subsides.´ Après avoir fait `le grand show´, la directrice a obtenu gain de cause. Les subsides ont été versés. Mais, regrette-t-elle, le ministre de l'Education francophone n'a pas voulu prendre officiellement position. `Cet intense travail de vingt-cinq ans a finalement délivré très peu de résultats concrets´, regrettent en choeur Gabriel Loutsch et Victor Hesse. A la veille des dernières élections communales, tous deux ont décidé de prendre le taureau par les cornes et ont créé un parti politique, le Rassemblement luxembourgeois. `Nous sommes nés de la volonté politique de monsieur Gendebien, qui prônait un rattachement à la France et mettait en garde contre un réveil des minorités à Arlon et Mouscron´, explique Gabriel Loutsch. `Nous voulions lui couper l'herbe sous le pied.´ `Pour obtenir enfin des résultats tangibles, il faut que les hommes politiques prennent conscience de ce qui se passe´, prolonge Victor Hesse. `Il faut leur faire peur...´ Résultat de cette démarche? Quelque 5 pc des voix en octobre 2000. DES RÊVES ET DES BARRIÈRES Avec leurs allures de résistants de BD et leur langue aux accents germaniques, les représentants de la communauté luxembourgeophone ont parfois été catalogués à la droite de la droite. `Une caricature pour nous discréditer´ Disent-ils. Sans doute. Même s'il fut une époque où, dit-on, leur profil était davantage sujet à caution. Soucieux de pouvoir retrouver goût au bilinguisme ou au trilinguisme, ces représentants culturels et politiques veulent surtout faire oublier les moments difficiles où on leur assénait à l'école des `Arrêtez de parler paysan!´. Et s'inscrire pleinement en Europe. A ce titre, le débat actuel sur les minorités nationales constitue un moment crucial. S'ils regardent vers la Bretagne ou le Tyrol, les luxembourgeophones savent pourtant que leur place en Belgique n'est pas idéale. Ils n'ont pas de véritable relais politique à Bruxelles. Et leur région n'est plus un enjeu stratégique majeur. `A l'instar de ce qui s'est passé avec le Brabant, on pourrait pourtant créer une onzième province dans le Luxembourg, souligne le poète Nicholas Bach. Cela ferait une équipe de football.´ Et d'ajouter: `En tant qu'artiste, je me prononcerais même en faveur d'un rattachement avec le Grand-Duché de Luxembourg. Même si le mot fait peur... Récemment, une enquête privée réalisée dans la province du Luxembourg posait la question de savoir l'option à privilégier en cas d'éclatement de la Belgique. 32 pc se sont déclarés en faveur d'un tel rattachement.´ Pour des raisons qui sont, on s'en doute, davantage économiques que culturelles ou identitaires. Prudents, les représentants politiques du Rassemblement luxembourgeois emboîtent le pas: `Si la Belgique éclate, ce qui n'est pas du tout impossible, nous voulons avoir la liberté de choisir.´ Aux confins de la Belgique, au coeur de l'Europe, ces villages veulent résister jusqu'au bout. Par toutatis...
|
||